Pierre Broué, Paul Levi et l’unité de la gauche
26 janvier 2012 | Publié dans Partis et syndicats
Pierre Ruscassie in revue DEMOCRATIE ET SOCIALISME(créée par GERARD FILOCHE).
La victoire de la révolution soviétique de 1917 suscita une flambée d’enthousiasme et une vague révolutionnaire dans le monde entier. Mais une grande partie de ses admirateurs se précipita dans un triomphalisme gauchiste, peu soucieux des formes démocratiques dont les conséquences néfastes allaient provoquer déceptions et repli bureaucratique.
L’organisation de scissions dans les partis socialistes était la conséquence du choix de créer une nouvelle internationale au lieu de reconstruire la Deuxième. La division de la gauche qui en résulta allait briser les énormes mouvements sociaux et mobilisations politiques qui s’étaient levés.
C’est en décembre 1921 que les dirigeants de l’IC (Internationale communiste) acceptèrent, mais un peu tard, de proposer l’unité de la gauche, démarche unitaire que Staline abandonna de nouveau avant la fin des années vingt. Cinquante années plus tard, dans son ouvrage « Révolution en Allemagne (1917-23) », Pierre Broué montre que les propositions et les arguments formulés par Paul Levi dès 1920 lancèrent un débat qui se conclut par la décision, en décembre 1921, de recourir au « front unique prolétarien » comme moyen tactique, dans certaines circonstances, de conquérir la majorité dans la gauche.
De 1918 à 1921, dans le mouvement communiste naissant, l’évolution des débats alla très vite, mais les réponses que les responsables apportaient étaient toujours insuffisantes. En effet, contrairement à ce que disaient les dirigeants communistes, la social-démocratie n’était pas morte, elle ne pouvait donc pas être supplantée par de nouveaux partis et les partis communistes créés en étaient réduits à la concurrencer dans une gauche divisée.
Les premiers doutes émanèrent de Rosa Luxemburg. Elle était la principale dirigeante de l’aile gauche de la social-démocratie allemande.
Elle avait acclamé la victoire politique des bolcheviks en octobre-novembre 1917. Mais, au nom de la démocratie, elle avait publié une vive critique de la dissolution de la Constituante par les bolcheviks sans qu’ils n’en organisent la réélection, en janvier 1918. Elle y voyait, à juste titre, des prémisses de dérive anti-démocratique.
Elle s’éleva contre la convocation précipitée du 1er congrès de l’IC (Internationale communiste), consciente que la formation de partis communistes était, pour le moins, prématurée et qu’elle revenait, notamment en Allemagne, à renoncer à gagner la confiance de la majorité des salariés. Elle avait déjà obtenu que les communistes allemands (les « spartakistes ») ne se coupent pas de l’aile gauche de la social-démocratie qui avait formé l’USPD (Parti social-démocrate indépendant d’Allemagne), en avril 1917 après son exclusion du SPD.
Exclusion réalisée et scission seulement suspendue montrent que, dans la gauche allemande, personne ne proposait, en 1918, de réaliser l’unité de toute la gauche. Se sentant en sursis, la majorité de la social-démocratie avait d’abord exclu la très forte minorité opposée à la guerre. Plus tard, victimes entre elles du même sectarisme, les minorités seraient tentées de s’autonomiser plutôt que de s’affronter démocratiquement à des majorités plus fragiles qu’elles ne le paraîtraient.
On sent Pierre Broué solidaire avec Rosa Luxemburg, Leo Jogiches, Clara Zetkin, Franz Mehring et le jeune Paul Levi : ceux-cii, au sein même de l’USPD, résistaient à cette pression scissionniste qui provenait du courant spartakiste même qu’ils dirigeaient. Beaucoup de ces sectaires ultra-gauches refusaient de participer aux élections au Reichstag, parce qu’y dominaient les sectaires droitiers du SPD, et de militer dans les syndicats, parce que les droitiers sociaux-démocrates en détenaient la direction.
Néanmoins, les luxemburgistes acceptèrent, en décembre 1918, la création, par le courant spartakiste, du KPD-S (Parti communiste d’Allemagne – spartakiste) alors que la majorité de l’USPD s’y refusait encore. Rosa Luxemburg devait y poursuivre le combat contre les sectaires, hostiles notamment à l’élection d’une Constituante mais, en janvier 1919, Karl Liebknecht et elle furent assassinés par la soldatesque du gouvernement dirigé par l’aile droite de la social-démocratie.
Le combat des luxemburgistes contre le sectarisme, à l’intérieur même du KPD-S, et pour la démocratie n’était pas terminé. Il n’était pas encore un combat pour l’unité de la gauche mais, début mars 1919, ce fut contre l’avis du KPD-S que la conférence socialiste internationale réunie à Moscou se proclama 1er congrès de l’Internationale communiste.
Cette proclamation approfondissait la scission avec les sociaux-démocrates partisans de la Deuxième Internationale mais aussi, en Allemagne, avec l’USPD, la social-démocratie indépendante.
En mars 1919, après l’assassinat de Leo Jogiches, Paul Levi devint le principal dirigeant du KPD-S. C’est avec une sympathie non dissimulée que Pierre Broué décrit son combat pour revenir sur la scission de l’USPD que les spartakistes venaient d’opérer en décembre. Il s’agissait, pour lui, d’éliminer du KPD-S les positions hostiles à la participation aux élections parlementaires, à l’élection d’une Constituante et à la construction des syndicats majoritaires.
Paul Levi était l’avocat de Rosa Luxemburg et la soutenait depuis 1914. Pierre Broué lui consacre deux chapitres et demi. Il en fait, à juste titre, le pivot d’une réorientation de l’Internationale communiste vers l’unité de la gauche qui ne dura que quelques années et qui laissa place à soixante-dix années de division, hormis quelques expériences prometteuses comme l’« Union de la gauche », de 1972 à 1977.
Paul Levi voulait renouer avec l’USPD et constituer une force commune à la gauche du SPD. Mais il ne se posait pas encore la question de rassembler toute la gauche dans un front unique.
Sans prendre le temps de convaincre, Paul Levi poussa, en octobre 1919, l’aile ultra-gauche à la scission en profitant de ses divisions internes. On sent que Pierre Broué n’approuve pas cette impatience.
Mais durant ce temps, l’USPD engrangea les succès. Les dirigeants syndicaux se reconnaissaient de plus en plus en lui.
La tentative de putsch du général Kapp, en mars 1920, allait révéler le piège que représentait pour le SPD le gouvernement de coalition avec la droite.
C’est grâce à la grève générale, appelée par le dirigeant syndical Carl Legien que le putsch échoua. Celui-ci proposa alors un gouvernement d’union de toute la gauche. Or, cette proposition divisa chaque parti concerné, le SPD et le KPD, les deux ailes opposées de la gauche mais aussi l’USPD. Elle n’aboutit donc pas, mais la discussion qu’elle avait suscitée fit son chemin.
Les élections de juin 1920 enregistrèrent une progression de la gauche avec 42 % des voix (ce qui est considérable à une époque où le salariat était très minoritaire) et surtout un bond de l’USPD qui talonnait le SPD (19 % contre 21 %).
Pour Paul Levi, la fusion avec l’USPD, un parti de 800 000 membres, était une nécessité. Les 21 conditions d’adhésion à l’IC adoptées par son 2ème congrès (juillet 1920) ne facilitèrent pas la tâche. Mais les leçons de la tentative de putsch et le prestige de la Révolution d’Octobre l’emportèrent et, au congrès de Halle en octobre 1920, une majorité de 60 % décida l’adhésion à l’IC et la fusion avec le KPD.
Dans le nouveau VKPD (Parti communiste unifié d’Allemagne), les gauchistes étaient désormais isolés. Mais, nous dit Pierre Broué, la différence de point de vue entre Zinoviev, président de l’IC et partisan d’une forte centralisation, et Paul Levi, principal dirigeant communiste allemand et soupçonné d’être un communiste droitier, rendait un conflit inévitable.
En janvier 1921, le VKPD s’engagea dans l’étape suivante. Il publia une « lettre ouverte » qui proposait à toutes les organisations de la gauche (partis et syndicats) d’organiser l’action commune sur des points qui pouvaient faire accord entre eux.
Les dirigeants les plus droitiers comme les plus gauchistes s’y opposèrent. Mais leur base s’en empara, des assemblées générales organisèrent des luttes sociales qui s’opposèrent au gouvernement. Les élections syndicales furent emportées par ceux qui soutenaient cette action.
Le débat partaga l’IC. Zinoviev condamna la « lettre ouverte », Lénine l’approuva. Pour Paul Levi l’objectif était maintenant de faire adopter par l’IC cette stratégie de front unique de la gauche dont la « lettre ouverte » était l’exemple. Mais les sectaires gagnèrent les premières manches.
Leur offensive passa par le congrès du PS italien où Paul Levi était invité en janvier 1921. Face à la 1ère guerre mondiale dans laquelle s’affrontaient les différents impérialismes, le PSI avait refusé de tomber dans le nationalisme : il avait toujours refusé de voter les crédits de guerre, à la différence du reste de la social-démocratie. Il se retrouvait donc naturellement en accord avec l’Internationale communiste. Il décida donc d’y adhérer.
Mais le PSI était attaché à son unité et son énorme majorité (100 000 membres) refusait d’exclure la petite minorité droitière (15 000 membres) qui refusait l’adhésion. Ce fut alors la minorité gauchiste (60 000 membres) qui fit scission et… qui fut reconnue comme section de l’IC ! Cette division de la gauche italienne ne fut pas étrangère à la prise du pouvoir par Mussolini en 1922.
De retour en Allemagne, scandalisé, Paul Levi fit part de son désaccord, mais il fut mis en minorité par le représentant de l’IC et, avec d’autres responsables, démissionna de la direction.
La direction du VKPD fut alors assurée par un courant gauchiste qui encouragea des soulèvements minoritaires connus sous le nom d’« action de mars 21 ». Paul Levi fut atterré. Il en fit une critique publiée aussitôt en brochure et, sous ce prétexte, fut exclu du Parti communiste en avril 21.
Au 3ème congrès de l’IC en juin 1921, Lénine et Trotski entreprirent une longue bataille contre le gauchisme et le putschisme. Et c’est en décembre 1921 que l’exécutif de l’IC adopta les thèses pour le « front unique prolétarien ».
Les luxemburgistes ayant été exclus ou marginalisés, le débat en resta là. Bientôt le pouvoir de Staline enterrerait tout débat.
La possibilité de réunifier la gauche, c’est-à-dire de prendre l’exact contre-pied de la scission qu’avait subi le PSI à son congrès de Livourne en 1921, devait attendre… le XXI° siècle.
Dans son ouvrage sur la révolution allemande, publié en 1972, Pierre Broué est avide de faire la promotion de la stratégie de front unique. En 2000, en écrivant son « Histoire de l’Internationale communiste (1919-1943) », il concentrera dans le front unique les réponses aux questions de stratégie.
Il n’oubliera pas de rappeler que l’unité du front politique va de pair avec sa totale indépendance et opposition envers les forces politiques de droite : il montrera comment après 1934, les adversaires du front unique de la gauche lui opposeront un front politique élargi à la droite modérée (le Parti radical dans la France de 36).
Cette opposition entre la stratégie politique d’unité de la gauche et celle de front dit « républicain », d’alliance avec la droite (étiquetée souvent « centre » pour les besoins de la cause) est en effet, la leçon essentielle, et combien importante, que l’historien marxiste tire de son étude des révolutions et mobilisations politiques (notamment en Allemagne, en France et en Espagne).















